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ENTRETIEN AVEC EMILIE NOTERIS
Locavores
1) Tu as co-dirigé en 2008 avec Jérôme Schmidt, le livre Hautes Altitudes, qui est un voyage au cœur de l'œuvre de J.G Ballard. On sent dans ton écriture plusieurs préoccupations communes avec cet auteur ; le refus de cantonner ton projet littéraire à un registre précis mais aussi une vision de l'écriture d'anticipation comme un geste politique.

Ballard était fasciné par le jargon scientifique, par l’expérimentation stylistique, mais si au départ il s’agissait d’un intérêt lexical, c’est très vite devenu un matériau de réflexion primordial. Ce que je retiens avant tout c’est sa volonté de penser le futur, d’anticiper sur les déviances du système individualiste, les dérives technologiques, écologiques, politiques, communicationnelles. Son travail est un travail de recherche, de cartographie, il n’est pas possible de le faire rentrer dans une catégorie définie.
D’autres penseurs comme Jacques Derrida, Fredric Jameson, Avital Ronell ou Donna Haraway opèrent un décloisonnement entre théorie et fiction. Soit ils injectent du littéraire dans leur réflexion théorique (Derrida & Ronell) soit ils se saisissent directement des matériaux littéraires et plus particulièrement science-fictionnels (Jameson & Haraway). Pour Haraway, il s’agit de « trouver un moyen de diffracter l’enquête critique et faire advenir des motifs variables mais plus adéquats [afin d’enregistrer] de la différence, de l’interaction, de l’interférence. » (« Le Témoin Modeste »). Injecter de la théorie à la fiction c’est ouvrir son espace de réflexion.

2) Quels sont tes premiers contacts avec la culture "Locavore" ?

Même si j’étais déjà familiarisée avec les notions de décroissance et de relocalisation de l’économie, la première fois que j’ai aperçu le terme locavore c’était en relation avec le travail du designer Mathieu Lehanneur et de son prototype autosuffisant de local river. Ensuite mon intérêt pour cette proposition esthétique s’est orienté vers la théorie.
Je me suis déjà intéressée à l’écologie notamment aux relations entre féminisme et écologie dans l’essai que j’ai écrit au cours des derniers mois « Fétichisme postmoderne » qui va paraître en novembre prochain.
Si il existe une opposition au fétichisme de la marchandise c’est bien la notion d’écologie.

3) Dès le départ, ton projet de résidence d'écrivain a une forme un peu "impure". Il s'inscrit dans une volonté d'information avec la mise en place d'un site et d'une sorte de "think tank". C'est une posture assez rare chez les écrivains de ta génération ?

Il me paraît important de penser un projet dans ses diverses dimensions (littéraires, théoriques, artistiques, architecturales …). L’idée du think-tank c’est avant tout de confronter des points de vues issus de champs différents. Ensuite le site internet c’est une manière de faire circuler les informations, de laisser de traces résiduelles à la fin de l’expérience avec l’espoir que ces ressources seront utilisées par d’autres afin d’alimenter leur propre réflexion.

4) Dans une optique de réflexion sur le régime alimentaire de demain on voit se développer plusieurs stratégies qui tentent de penser avec la pénurie de ressources énergétiques mais aussi l'économie des distances à parcourir pour contenir la pollution.
Si on peut toutes les considérer comme appartenant dans une certaine mesure à une pensée "locavore", elles semblent proposer des schémas sociétaux qui s'opposent : d'un côté les AMAP, plutôt "low tech", basées sur le lien social, l'organisation collective et le maintien d'un certain terroir, de l'autre une vision plus technologique, hors sol (fermes urbaines, unité de culture domestique) qui semblent épouser une vision plus individualiste de la société où le lieu de vie devient une sorte d'écosystème. On est plus dans la pensée de la cellularisation telle que la prononce Peter Sloterdijk.


Les structures High-tech relèvent évidemment plus de l’écologie environnementaliste qui tend à intégrer de nouvelles données aux contraintes économiques entrainées par le réchauffement climatique par exemple. Ce sont des initiatives encouragées par le libéralisme, tandis que les organisations low-tech comme tu dis c’est-à-dire notamment les AMAP visent à redonner forme à la notion de collectivité, oui. Je pense que Ballard aurait été très intéressé par les fermes verticales, une sorte d’IGH (1) autosuffisant. Sloterdijk parle de sphères mais la critique que l’on pourrait appliquer aux projets environnementalistes est plus précisément, en suivant sa logique, celle d’insulation technique, c’est exactement de cela qu’il s’agit. Frédéric Neyrat a réfléchi (2) à l’éclatement de l’oikos (3) et pose comme alternative à cette insulation technique l’insulation anthropotechnique en tant qu’objet principal de l’écologie politique. Il s’agit de passer de l’individualisation à une recollectivisation, d’opérer un « transphère ».


5) On a l'impression que l'un des aspects de la culture Locavores "High tech" qui t'intéresse est d'ordre littéraire. En quelque sorte, les cultures hors sols locavores produisent une forme de contexte anhistorique, un espace suspendu, déconnecté, qui est propre au déroulement d'une trame de récit utopique. Je crois d'ailleurs que tu utilises aussi ce principe de lieu suspendu dans un autre texte récent, Séquoiadrome.

Ce qui m’intéresse c’est notamment le versant dystopique des réflexions architecturales en cours. Après sans pour autant stigmatiser systématiquement l’architecture ou le design. Ce qui compte c’est le contexte de production de ces projections dans un futur proche. La modélisation de ces projets laisse apparaître les problématiques politiques sous-jacentes. Ces projections je les prends comme des supports de réflexion. L’architecture et le design sont inféodés à la loi du marché, on ne peut pas attendre autre chose qu’une récupération labellisée « vert ». Le problème pointé à juste titre lors de la première soirée de la résidence c’est la décontextualisation que ces projets opèrent.

6) Il est clair aussi que certains objets existants ou à venir produisent une forme de fascination inquiétante - à l'image des prototypes de Philips. Loin de s'opposer dans ce cas à la technologie, le "vert" semble devenir un leitmotiv esthétique aussi puissant que la transparence il y a 30 ans. Du coup, il ouvre, au-delà de toutes perspectives écologiques, un pur espace de science-fiction, peut-être parce qu'il renferme, comme l'indiquait Nathalie Blanc, l'une des angoisses majeures du moment.

Le placage de surface c’est l’une des premières choses que j’ai évoquées lors de mes études de plasticien de l’environnement architectural. J’ai développé mon projet de diplôme autour de la notion de transparence d’une manière très critique et théorique ce qui m’avait déjà posé de nombreux problèmes…
Pour en revenir à l’angoisse, Nathalie Blanc a précisé que le plus difficile était toujours d’accepter l’inconnu. Qu’il était vecteur d’inquiétude et de rejet. C’est d’ailleurs selon Fredric Jameson le problème principal posé par les récits science-fictionnels et utopiques qui se heurtent à l’existant et à l’imaginaire collectif, échouant finalement à proposer de véritables alternatives.

7) Les invités que tu proposes dans la première phase de la résidence (Nathalie Blanc, Jean Zin, Frédéric Neyrat) sont plutôt des penseurs de l'écologie politique, quelle place a cette pensée dans ton projet d'écriture actuelle ?

Comme nous l’avons évoqué dans les questions précédentes, ce n’est pas le côté technologique qui m’intéresse mais plutôt l’alternative au capitalisme, au libéralisme. C’est à dire exactement ce que propose l’écologie politique. Je ne sais pas encore de quelle manière cela va s’intégrer dans mon projet littéraire, mais il est évident que le projet prendra en compte cette alternative.

8) Tu as choisi par ailleurs de commander durant ta résidence des textes à d'autres écrivains (le livre Alim. paraîtra en septembre 2010 aux éditions IMHO). Quelles sont les directions explorées par ce livre ?
On a l'impression que dans ces différentes invitations (des intellectuels politiques d'un côté, des écrivains de l'autre) se dessinent la trame de ce qui est en tension dans ton propre travail, une inscription dans le réel mis en perspective, interrogé par la fiction.

Ce n’est pas aussi simple. Effectivement on peut dire que j’ai invité des écrivains. Mais encore une fois ce ne sont pas seulement des écrivains : Bruce Bégout est philosophe, Jacques Barbéri est musicien et auteur de science-fiction à l’origine du groupe Limite (avec entre autres Antoine Volodine), Nina Yargekov a une formation de sociologue, Éric Arlix a été artiste et est aussi éditeur, concepteur, Vanessa Place est une féministe et une avocate américaine. De la même manière, Nathalie Blanc, première invitée du cycle de rencontres, a fait les Beaux-Arts de Paris et est maintenant chercheuse au CNRS.
Je n’ai pas encore reçu tous les textes mais je n’ai pas donné de direction précise aux intervenants, si ce n’est le site web les-locavores.org comme base de réflexion, et le locavorisme comme point de départ. Ce qui m’intéresse c’est l’interdisciplinarité et l’exploration d’un champ de résonnances, chose qu’ils ont en commun. Les projets d’écriture sans inscription politique ne me parlent plus.

9) Peux-tu nous dire quelques mots du livre que tu souhaites écrire à partir de cette expérience ?

J’avais une idée de départ mais elle est déjà en train de se modifier, c’est de toute façon, à mon sens, le véritable intérêt de cette résidence d’écrivain. Je n’ai pas commencé à écrire… Je créée les conditions d’écriture. Pour le moment il s’agit plutôt d’une immersion théorique et d’une confrontation au réel.


(1) IGH : acronyme d'Immeuble de Grande Hauteur et titre de son ouvrage paru en 1976 en français.

(2) Cf. l'article de Frédéric Neyrat téléchargeable sur le site de multitudes datant de 2006 "La Vie dans les sphères : comment vivre dans un oikos éclaté ?" in Multitudes n°24 :
http://multitudes.samizdat.net/La-vie-dans-les-spheres-comment,2352

(3) "Le terme écologie a été forgé par Haeckel en 1866, à partir du grec oikos et logos, pour désigner l'étude des habitats naturels des espèces vivantes. En effet oikos, qu'on retrouve dans économie, signifie habitat."
Jean Zin, L'Écologie politique à l'ère de l'information, è®e, 2006

Lundi de Phantom N°4
ALEX POU

Lundi 22 Avril à 20H30


Entretien avec Alex Pou autour des fragments d’un film à venir : Histoire de l’ombre (histoire de France). Un road-movie au pays des fantômes.

Extraits sonores et vidéos des manifestations de Khiasma

°° Play-list



LES LOCAVORES
NATHALIE BLANC

FREDERIC NEYRAT
JEAN ZIN


ENTROPIE
BANDE-ANNONCE
ALEX POU
MOHAMED BOUROUISSA
SIMON QUÉHEILLARD
FESTIVAL RELECTURES
RELECTURES XIII

RELECTURES XI / 5 avril

RELECTURES XI / 6 avril
RELECTURES XI / 7 avril
RELECTURES XI / 8 avril
RELECTURES XI / 9 avril
RELECTURES XI / 10 avril

RELECTURES 10 - OVER GAME

RELECTURES 9
- LECTURE DE JP OSTENDE

RELECTURES 9 - J6
RELECTURES 9 - J5
RELECTURES 9 - J4
RELECTURES 9 - J3

RELECTURES 9 - J2

RELECTURES 9 - J1
RELECTURES 8 - EXTRAITS
RELECTURES 6 - LECTURE DE JP OSTENDE

INVISIBLES
ANDREI SCHTAKLEFF
HUANG WEIKAI
JULIA VARGA
MAHER ABI SAMRA


CA CHAUFFE !
Monnaies complémentaires
TILL ROESKENS
CARLOS DE FREITAS

VIVA DEMOCRATIE
BERNARD STIEGLER
HUGUES JALLON
CHRISTIAN SALMON

CHLOE DELAUME
FREDERIC LORDON
BRUCE BEGOUT

CATHERINE VUILLERMOT


ART GRANDEUR NATURE 2008
CHRISTIAN VIALARD
ROB VOERMAN

CREATIONS A KHIASMA
PATRICK FONTANA
K.G GUTTMAN
JEAN-PIERRE OSTENDE
YANN LEGUAY

DIFFUSION SONORE
RÉVOLTES FM

VISITES SONORES
EXPOSITION Où, Quand, Comment ?